La crise finale du règne d’Isabelle II. L’opposition politique

La dynastie des Bourbons en crise aux portes de la préparation de la Glorieuse Révolution de 1868. Les forces d’opposition au régime élisabéthain

Le Parti progressiste de Joan Prim

Le Parti progressiste du général Prim s’était toujours déclaré dynastique (en faveur de la monarchie d’Isabelle II) depuis sa naissance en 1834. Il y avait toujours eu une certaine collaboration des progressistes dans les “pronunciamentos ” militaires qui se produisirent tout au long du XIXe siècle. Mais ces coups d’État se limitaient à changer le parti gouvernemental, pas le roi (le système dynastique libéral n’était pas remis en cause).

John Prime
Joan Prim, militaire et chef du Parti progressiste

À partir de 1863, le Parti progressiste change de cap et commence à organiser des activités insurrectionnelles, dont l’objectif est de changer le système politique : formation de conseils, pression sur le pouvoir… Mais ces premières tentatives insurrectionnelles échouent (Sargentada de San Gil, 1866).

Après ces échecs, Prim a tenté de rechercher le soutien d’autres forces politiques, étendant son appel à d’autres secteurs politiques du Parti démocrate et du Parti républicain et aussi à certains chefs militaires unionistes, progressistes et démocrates. De manière inédite au XIXᵉ siècle espagnol, fut conclue la signature du Pacte d’Ostende (1866), origine de la Glorieuse Révolution de 1868. Le pacte prévoyait une insurrection mixte : militaire et politique. C’était une somme de façons d’appréhender la révolution.

Comment cette force politique libérale de gauche a-t-elle émergé ?

Au début, le Parti progressiste est né de l’idéologie du libéralisme, mais il est vite allé plus loin et a commencé à lire la démocratie d’une nouvelle manière. La partie la plus modérée du Parti progressiste considérait qu’une certaine voie avait déjà été empruntée dans le déploiement de la révolution libérale malgré les insuffisances actuelles. Mais l’aile la plus radicale du Parti progressiste considérait qu’il fallait se battre pour retrouver l’esprit de la révolution libérale.

L’un des épisodes centraux de la formation de ce secteur plus avancé du parti fut la lutte contre le général Espartero, un progressiste qui exprima en lui-même les incongruités du secteur plus modéré du parti. Ce secteur plus radical a surtout été remarqué en Catalogne. Toujours en Catalogne, un sentiment ouvrier grandit parmi les classes ouvrières qui se rapprocheront progressivement du secteur le plus avancé du Parti progressiste.

La gauche du libéralisme : le républicanisme

Républicains espagnols en 1873
Allégorie de la République espagnole en 1873

Pendant cette période se sont formés les premiers noyaux républicains du pays. Une proposition anti-dynastique, avec des contenus spécifiques, se développera. Le républicanisme contenait encore du flou dans son programme et des hésitations dans sa doctrine politique. Moment de grande socialisation politique. Valeurs très notables : anti-monarchie, anti-centralisme. Proposition fédéraleinterclassiste et anticléricalisme, science, raison. Le progrès

La gauche apparaîtra lentement au fur et à mesure que l’État libéral se consolide. Il est apparu comme une critique du système émanant des secteurs sociaux qui n’étaient pas soutenus par le nouvel État libéral. C’était un processus lent et complexe. Dès les années 1830, des formules de dénonciation envers la construction libérale avaient déjà commencé à émerger. Une critique du système qui ne sera pas reflétée au Parlement, puisque la révolution libérale triomphante a restreint le droit de vote et la représentation politique du secteur social le plus défavorisé et qu’au début du libéralisme, il était représenté dans les conseils d’administration (durant guerre d’indépendance espagnole).

La gauche du libéralisme concentrera sa critique sur les insuffisances de la révolution libérale et cherchera à donner au libéralisme un contenu démocratique.

Très vite, à partir de 1830, un courant républicain va se développer au sein du Parti démocrate. Mais cette tendance montrait une contradiction : un développement très lent de la doctrine politique anti-monarchiste. Et dans le domaine de la construction d’une organisation politique, il a montré une grande ambiguïté : difficulté de définition. C’était un mouvement encore immature. Au lieu de cela, il avait un énorme potentiel dans la construction d’une nouvelle culture politique. Il sera très intéressant sa capacité à créer des formules sociales qui réuniront ces secteurs sociaux variés qui se sont sentis victimes de la révolution libérale.

Une culture politique qui étoffe ses records et les corrige très efficacement. Là où il a eu un grand succès, c’est dans la diffusion de son idéologie à travers les journaux, les publications… qui ont peu à peu remplacé le milieu hostile dans lequel il se trouvait. C’est une littérature populaire très active (celle des romans-feuilletons).

Joan Prim à Barcelone
Joan Prim prononçant un discours sur la plaça de Sant Jaume à Barcelone en 1868

Le républicanisme a cherché à construire un nouveau modèle social, avec un esprit de lutte contre les abus, l’arbitraire et l’immoralité. Cette gauche a créé des réseaux de solidarité, des prototypes, la prise de conscience d’un monde différent. Un horizon d’espoir s’est établi. C’était une gauche avec une forte composante anticléricale. Ce sera un élément qui pourra présenter de nombreux développements qui permettront une élaboration à plusieurs niveaux.

Cette gauche considérait la monarchie comme une création diabolique, faite pour servir la répression du peuple. Et selon cette interprétation, le clergé régulier était l’épine dorsale de la monarchie, contre laquelle il fallait lutter. L’obsession contre le clergé régulier est venue parce qu’il défendait l’ordre ancien. Les républicains ont fait valoir que le clergé était principalement intéressé par l’ignorance des travailleurs.

Le républicanisme aura l’un des courants les plus enthousiastes représentés dans le journal hebdomadaire « La Razón », grand défenseur du progrès. Il y avait une confiance aveugle que l’histoire les conduirait vers le nouveau monde, un avenir d’harmonie sociale et d’émancipation. Premières formulations fédérales indigènes, du pays. Le républicanisme exprimait la prétention au pouvoir politique de la bourgeoisie locale. C’était un discours moral avec une proposition utopique, motivant et renforçant l’activisme. L’horizon utopique était défendu dans le désir d’un pouvoir moral, harmonieux, qui ne fasse pas peser sur le peuple des charges injustes. Il s’est exprimé dans la lutte contre les quintes. Ils ont proposé un gouvernement austère. Ils ont dénoncé le gaspillage, la corruption. Un gouvernement fermé et efficace devait être mis en place.

Parti démocrate (1849)

Dans la lignée de l’enthousiasme des révolutions de 1848 en Europe, un parti apparaîtra en Espagne tout à fait inédite, reflet de la situation européenne, mais qui était parfaitement soutenu dans le monde pré-républicain. Le Parti démocrate considérait qu’il devait rechercher toutes les formules d’opposition et d’usure dans l’État élisabéthain. Les démocrates avaient répété la formation de barricades, ensemble… Ils avaient toujours été punis par la répression. 

Son manifeste politique contient une particularité, car il suppose la maturation de l’idéologie démocratique par rapport aux premières formulations de Cadix. Les problèmes sont présentés plus clairement. Le manifeste est déjà un pas vers la démocratie libérale. Il n’y a pas de rupture avec le libéralisme, mais un progrès vers la démocratie. Points :

  • Droits humains. Ils seront inclus pour la première fois dans la constitution de 1869 : le droit d’association, de conscience, de liberté religieuse, de la presse…
  • Enseignement public gratuit.
  • Modèle d’État, fondé sur le principe de la souveraineté nationale, affirmant qu’il ne peut exister sans suffrage universel. Absolument révolutionnaire. Système monocaméral.
  • Conseils municipaux et conseils provinciaux électifs. Principe de décentralisation.
  • Procès par jury.

Le Parti démocrate représente une rupture avec le libéralisme du laisser-faire. Elle s’implique dans des dossiers comme l’instruction publique, l’aide sociale… Cela permettra d’établir un point de convergence des différents secteurs de la gauche, selon trois axes :

  1. Ex-progressistes Des libéraux qui ont abandonné le progressisme.
  2. Républicains (majorité).
  3. Jeunes écrivains et intellectuels (pré-socialistes) qui mettent l’accent sur les injustices sociales. Ils ont misé sur l’association ouvrière pour lutter contre leur asservissement.

Mais le parti démocrate avait une faiblesse congénitale : des difficultés à compacter toutes leurs familles dans un même parti. Les militants du parti étaient dans la ligne idéologique des ex-libéraux progressistes.

Certains étaient diplômés universitaires. Ils appartiennent à un monde qui n’était pas celui des bases républicaines. La direction du parti était l’aile droite du parti. Cette gauche n’abandonnera pas la lutte insurrectionnelle. Double militantisme : formel dans le parti démocrate et clandestin (sociétés de type carbonaire).

Objectifs du Parti démocrate et débats internes

Il y avait un problème entre la relation entre la démocratie et le socialisme. Les discussions ont touché les premiers intellectuels de la démocratie en Espagne. Ils étaient encore dans un état très précaire. Il y avait de nombreux conflits internes et une difficulté croissante de communication entre le parti et sa base.

En 1860, il y eut une polémique entre Fernando Garrido (l’aile la plus socialisante, l’entreprise de Mazzini) et José María Orense, marquis d’Albaira (chef du parti). En 1860, Garrido publie un article défendant la mémoire de Sixto Cámara, ce qui irrite Orense. Garrido s’était soucié d’amener les courants européens les plus démocratiques dans le pays et devint un défenseur des théories coopératives. Garrido a insisté sur le fait que la démocratie conduisait au socialisme (émancipation des travailleurs).

Ribero, face à Garrido, a rejeté toute pression gouvernementale dans la sphère privée. Il ne croyait pas que la démocratie signifiait une évolution vers le socialisme. Garrido croyait que les démocrates devaient réaliser un programme politique positif d’activisme qui encourageait l’associationnisme. Orense, pour sa part, considérait que le suffrage universel suffisait à résoudre les problèmes.

Au milieu de ce débat a été lorsque Francesc Pi i Margall est intervenu, en 1860, dans une tentative de sauver l’union du parti. Pi i Margall a parrainé la “Déclaration des Trente”, un document qui fixe les minima du programme démocratique :

  • Libertés individuelles.
  • Suffrage universel.
  • Réalisation des principes démocratiques d’éducation, d’égalité…

Pi i Margall n’a pas obtenu le soutien de Ribero et d’autres dirigeants.

Pin et Margall
Francesc Pi i Margall

En 1860, il y aura une tentative par Emilio Castelar de la droite du parti démocrate d’avancer vers une démocratie libérale (démocratie individualiste d’obéissance aux points libéraux). Castelar s’est présenté comme le chef de file de cette tendance et avait le soutien de la publication ” La Democracia ” qui parut à l’époque.

En 1863, il y eut le retrait des purs progressistes (Sagasta, Ruiz Zorrilla…) qui déjà à ce moment participaient aux voies insurrectionnelles. Prim n’était pas encore dans l’insurrection. Castelar s’est présenté comme celui qui ferait adhérer ces progressistes au Parti démocrate, rendant le parti accessible et accentuant sa position antisocialiste.

Pi i Margall a souligné le problème agraire sur la base d’une plainte concernant la confiscation de Madoz. Il a dit que les démocrates qui ne voulaient pas entrer dans la discussion sur la réforme agraire n’étaient pas différents des progressistes. Les libéraux démocrates estimaient que leur objectif n’était pas de résoudre les affaires sociales. Mais pour Pi i Margall les problèmes sociaux étaient à l’ordre du jour et il était nécessaire d’intervenir et de les résoudre.

Une discussion s’engagea entre Pi et Castelar. Pour Pi i Margall, la démocratie en Espagne n’arriverait pas tant qu’une paysannerie indépendante (de petits propriétaires) ne serait pas établie grâce à l’octroi de crédits d’État à intérêt minimal qui permettraient d’accéder à la petite propriété. Une autre idée importante était que l’État devait participer activement à la solution du problème agraire. Pi remet en question le dogme de la propriété individuelle et la non-intervention de l’État. Pi i Margall a constaté que la majorité du parti n’était pas favorable à ses idées, y compris Garrido lui-même qui parlait du mécanisme de l’associationnisme comme horizon de l’accès à la propriété.

Le Parti démocrate était un parti composé de gens de la ville, pour qui le problème agraire était très lointain. Le parti était très éloigné du problème andalou. Pi i Margall a critiqué la confiscation dans le même sens que Florez Estrada, un libéral hétérodoxe qui a soulevé la nécessité de prévoir une nouvelle propriété paysanne sur une partie des terres mises en vente.

Il pensait aussi à la méthode du crédit. Pi critique si fortement le Parti démocrate qu’il est allé jusqu’à dire qu’il était la cause des problèmes de confiscation et qu’il le menaçait d’isolement. Il dénonce le monopole du crédit des grands financiers et défend l’existence d’une classe paysanne.

Pi i Margall voyait qu’une liberté limitée pouvait éviter de tomber dans une tyrannie économique des secteurs privilégiés. L’intervention de l’État a été présentée comme nécessaire pour assurer l’équilibre entre les droits collectifs et les droits individuels. Il y aura une polémique entre démocrates individualistes et démocrates socialistes qui font que l’intérieur du parti reste extraordinairement fragile. La lutte pour le pouvoir dans le parti ne sera pas résolue. Pi i Margall est la personne qui a poussé plus loin le programme de la démocratie et le contact avec le socialisme.

Krausisme

1868 est le moment de présentation de toute la capacité d’agir dans le débat des solutions qui se présentent au début de la Sixième Année Démocratique. Les présidents démocrates (intellectuels et professeurs d’université) ont participé activement à ce débat. Le krausisme aura un impact chez les intellectuels du XIXe siècle de gauche. En 1868, il y eut un boom du krausisme en tant qu’école philosophique.

Plus tard le krausisme dérivera vers d’autres courants idéologiques et philosophiques.

Qu’est-ce que le krausisme ?

C’est un système de pensée placé dans l’orbite libérale, mais qui fait preuve d’une adaptation aux problèmes sociaux sans précédent jusqu’alors. C’était une école philosophique qui travaillait sur l’épistémologie. En Espagne, dès ses débuts, il s’engagera dans la pratique sociale et politique. Sans le krausisme, il n’était pas possible de reconstruire la voie sociale du libéralisme. Il a eu une grande influence dans la formation d’une grande partie des protagonistes de la politique du XIX et du début du XX. Le krausisme sera l’un des grands sujets de débat au XIXe siècle.

Ils aborderont des aspects fondamentaux de la recherche de la séparation du mariage civil et ecclésiastique, de la liberté de conscience, du féminisme, de la critique de la Restauration et du regénérationnisme, entre autres. Sans l’affiliation krausiste, le processus du libéralisme ne peut être reconstruit

Le krausisme est né de manière anecdotique. En 1843, le professeur Julián Sanz del Río se rendit en Allemagne, où il s’installa jusqu’en 1848. Il obtint une bourse du ministère du gouvernement dans le but d’entrer en contact avec les philosophies européennes de l’époque pour revenir à Madrid et occuper une chaire de philosophie à l’Université. Sanz del Río est entré en contact avec le philosophe allemand Heinrich Ahrens, disciple de Karl Krause (1781-1832), déjà décédé lorsque Sanz del Río vivait en Allemagne.

Karl Krause
Karl Christian Friedrich Krause 1781-1832

Ahrens a convaincu Sanz Del Río d’étudier la théorie de Krause. Del Río est rentré en Espagne sans occuper le fauteuil. Il a pris sa retraite pendant dix ans pour traduire les œuvres de Krause en espagnol et mettre la philosophie de Krause dans les grandes lignes. En 1854, Del Río retourna à l’université et commença à donner des cours sur le krausisme. Del Río ourut en 1864. Des personnalités telles que Francisco Giner de los Ríos, Gumersindo Azcárate et Nicolás Salmerón se formèrent dans ces classes. La formulation philosophique du krausisme était basée sur un idéalisme hégélien complexe.

Krause a dressé une synthèse qui lui a permis de construire le rationalisme harmonique. Il considérait qu’il pouvait présenter une nouvelle théorie de la connaissance qui pourrait être mise en pratique dans une praxis politique immédiate. Il fut un temps où les progressistes affrontaient les modérés sans idéologie. On comprend donc qu’ils aient eu recours au krausisme pour renforcer leur discours. Le krausisme a eu son principal sujet de discussion à l ‘Ateneo de Madrid.

Julián Sanz del Río
Julián Sanz del Río
Portrait réalisé par Miguel Pineda Montón (Adra, 1828 – Madrid, 1901) – Ateneo de Madrid. Salle de la Bibliothèque des personnalités.

Pourquoi Julián Sanz del Río a-t-il choisi le philosophe allemand Krause ?

Sanz del Río a opté pour une figure mineure. L’Espagnol cherchait des solutions à un type de problème pour lequel Krause lui a donné les réponses parfaites. Krause était la seule philosophie politique possible pour un pays qui sortait d’une guerre civile et qui était absolument divisé.

Idées principales du krausisme

  • Le krausisme contenait une certaine critique de l’individualisme excessif du libéralisme primitif.
  • Il était opposé à l’uniformité politique et à la centralisation de l’État.
  • Il est entré dans un discours harmoniste , comme un point médian entre le libéralisme et l’étatisme qui sera présenté envahissant les sphères de la liberté. Il s’agissait de trouver une synthèse entre libéralisme et étatisme.
  • Le krausisme était très religieux. Il tentera de rationaliser la religion. Le krausisme dira que la compréhension de la divinité par l’homme est facile, directe. Ils parient sur une vraie vision de Dieu, fondée sur la liberté de conscience. Critique profonde du catholicisme.

Le krausisme doit être séparé du catholicisme libéral (possibilité de coexistence entre catholicisme et libéralisme). Le krausisme n’est pas le catholicisme libéral, c’est une autre philosophie religieuse qui part d’approches religieuses très différentes du catholicisme. La séparation entre le krausisme et l’église est due à la racine initiale. C’est une approche panenthéiste (tout est Dieu). Il y a eu beaucoup de discussions sur la question de savoir si le krausisme est une création espagnole. Le krausisme a une influence sur la franc-maçonnerie.