L’Espagne des Lumières du XVIIIe siècle

Le mouvement de la Raison

Les Lumières en l’Espagne étaient un mouvement intellectuel qui tentait de réformer et de moderniser la société et la politique du XVIIIe siècle. Il a promu l’émancipation de l’homme dans tous les domaines et en particulier la science, la philosophie, la politique et la société. Depuis le royaume de France, où il a mûri, il s’est répandu dans toute l’Europe et l’Amérique.

Les éclairés réclamaient la liberté de pensée et la liberté économique, dans une Europe dominée par des monarchies absolues. Ce mouvement représentait une tentative de reconstruction du monde, une utopie, fondée sur les droits de l’homme. Un monde a été proposé dans lequel il devait y avoir le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre de personnes.

Selon le philosophe prussien et représentant des Lumières Emmanuel Kant, l’homme devait être attentif pour savoir ce qu’était l’homme et devait avoir un esprit critique. Utilisez votre propre raison pour construire le monde. Pour Kant, c’était une nécessité de s’émanciper des chaînes qui liaient l’homme à certaines manières de penser. Ce philosophe, comme le reste des disciples des Lumières, a placé l’homme au centre.

Denis Diderot
Philosophe français Denis Diderot, co-fondateur de l’Encyclopédie,  Estampe de « Illustration artistique », 1888. © PrismaArchivo / Leemage

Les Lumières, plus qu’un contenu idéologique fermé, étaient une voie à suivre. Il s’agissait d’affronter les problèmes de la société en utilisant la raison. Quatre concepts de base peuvent être mis en évidence dans ce mouvement :

  1. La raison au-dessus des autorités, des croyances. Revendication de l’usage public de la raison.
  2. La nature. L’idée pessimiste de l’homme est oubliée. L’homme est bon par nature (Jean-Jacques Rousseau). La religion passe dans la sphère privée.
  3. Progression indéfinie. Perfectibilité morale de l’homme et de la société. La société est capable de changer l’homme.
  4. Le but de l’homme est le bonheur. L’homme est autonome. Éthique et morale relativiste.

Les éclairés proposaient une société fondée sur la tolérance et la libre pensée. Ils pensaient qu’il s’agissait de principes qui s’appliquaient à toutes les cultures. L’idée de citoyenneté universelle surgit. Les Lumières ont brisé les frontières. Il a introduit des idées réformistes à une époque où ils étaient conscients que la société avait des problèmes. Les éclairés croyaient qu’il était important de compter sur les monarques, qui devaient être chargés de mener à bien ces réformes. Les Lumières et les monarchies absolues se serreront la main. Il fallait être favorable aux réformes :

  • Centralisation politique et standardisation pour améliorer l’économie.
  • Comment la société pourrait-elle être améliorée ? Par l’éducation.

Les limites et les contradictions des Lumières

En Europe continentale, les monarchies étaient absolues (sauf dans le cas de la Grande-Bretagne). Sa forme de gouvernement était très éloignée de celle promue par les Lumières. Cela ressemblait à une contradiction. Les privilégiés ne voulaient en aucun cas perdre leurs privilèges. Pour mettre en pratique les approches éclairées, une seule révolution pourrait être opérée. D’autre part, l’Église était une grande puissance de fait.

Les approches des Lumières étaient encore élitistes. Seuls ceux qui avaient un statut économique élevé étaient privilégiés. C’était une grave contradiction, car, d’une part, il était affirmé que grâce à l’éducation, la société serait égalitaire, mais l’éducation n’était accessible qu’aux classes privilégiées.

Les monarques étaient-ils des instruments valables pour introduire des réformes éclairées ?

Certaines des révolutions ultérieures sont issues du mouvement des Lumières. C’est précisément pour cette raison que les révolutions ont été possibles parce qu’elles ont été pensées avant. L’historien français Roger Chartier soutient que les Lumières ont créé les principaux facteurs de conditionnement de la culture française qui ont rendu possible la révolution de 1789 :

  1. Apparition d’un espace public qui a permis la politisation des personnes : presse, clubs…
  2. L’idée d’égalité. Changement de situation.
  3. Diffusion de la littérature critique.
  4. La création d’une opinion publique. Cela fit que, face aux pouvoirs classiques, naquit une opinion publique en marge.
Louis XV
Louis XVI donnant ses instructions au capitaine La Pérouse.
Nicolas-André Monsiau (1754 – 1837)

La révolution est une invention des Lumières. Il y eut un désastre de l’Ancien Régime :

  1. L’absolutisme quand il est devenu plus fort était plus faible.
  2. La centralisation administrative a produit une usure du tissu social parce qu’elle n’avait pas de consensus social.
  3. Processus de changement dans la sensibilité des gens. Processus croissant de désacralisation et de sécularisation. C’était un phénomène européen, un processus de mondialisation.

Quel siècle des Lumières a été produit en Espagne ? Y a-t-il eu des Lumières espagnoles ?

Il y a un débat historique intense pour savoir s’il y a eu ou non des Lumières espagnoles. Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset a assuré que l’Espagne manquait du XVIIIe siècle et cela a produit un retard dans le pays. Selon Ortega y Gasset, en Espagne, le XVIIIe siècle manquait d’éducateur. En revanche, pour le philosophe catalan Eugenio d’Ors, les Lumières sont complètes en Espagne.

En fait, en Espagne, les Lumières sont arrivées tardivement et ont rencontré de nombreuses difficultés. C’était une Lumière isolée, sans intention de diffusion et qui se voulait compatible avec la tradition et la religion catholique (idée défendue par l’historien Antonio Dominguez Ortiz). Les Lumières espagnoles ont été notre révolution bourgeoise. Les Lumières espagnoles étaient les héritières de l’Erasmusisme et les pères du libéralisme du XIXe siècle.

L’historien italien spécialisé dans l’illustration Franco Venturi a assuré que l’espagnol était une illustration de bureaucrates (d’en haut) faite par l’administration et les fonctionnaires royaux. Des gens qui avaient des idées, mais qui ne les mettaient pas en pratique parce qu’ils ne voulaient pas rompre avec l’Ancien Régime.

Oui, il y avait une fin des Lumières plus radicale, de second rang, qui était prête à rompre avec l’Ancien Régime. Franco Venturi assure que l’une des raisons pour lesquelles les Lumières n’ont pas pris racine en Espagne était à cause du poids de l’Inquisition, bien plus important qu’en Italie.

Pour l’historien Alberto Gil Novales, les Lumières espagnoles ont duré jusqu’au Trienio Liberal (1820 – 1823) et avaient clairement trois limites :

  1. L’Église : grande puissance économique et puissance idéologique.
  2. La monarchie : représentait la tradition.
  3. Les colonies (Amérique) : c’était une monarchie impériale.

Les Lumières espagnoles ont été le rempart pour défendre l’Ancien Régime. Il y avait une Lumière d’en haut. Les politiciens réformistes du XVIIIe siècle ont tenté de renouveler certains aspects de la vie publique pour améliorer la vie des Espagnols. Les Espagnols éclairés ne soutenaient pas les postulats révolutionnaires, ils étaient réformistes. Ils ont proposé des changements pacifiques et graduels. Ils ont essayé de mettre à jour le pays.

Les piliers de base pour transformer la structure du pays, selon les Lumières espagnoles, étaient :

  1. Repenser la politique étrangère. Attention aux colonies.
  2. Uniformité juridique. Il ne pouvait y avoir différentes formes de poids et de mesures, de lois…. Centralisation de la puissance maximale.
  3. Création d’une administration bon marché et efficace.
  4. Promotion d’une économie plus nationale basée sur des politiques mercantilistes, en particulier la théorie physiocratique (Turgot). Les forces productives devaient être encouragées. Promotion de l’initiative privée pour faire un pays productif.
  5. Comment régénérer la société ? Ils ont proposé de propager une attitude favorable au travail. Travail et investissement. Il fallait introduire une mésocratie (couches intermédiaires) capable de choisir la base du capitalisme.
  6. Mettre à jour les connaissances scientifiques et la lecture. Éducation. Il fallait que l’État s’en mêle.

Le réformisme éclairé espagnol présentait un programme pragmatique, très rationaliste, inspiré par l’éthique et la promotion du bonheur pour le bien commun. Tout cela depuis le soutien à la monarchie. Les institutions formelles ne pouvaient pas exister. Les territoires devaient être unifiés. L’Église ne pouvait être soumise à une puissance étrangère (Rome). Ils étaient les défenseurs d’une Église nationale (politique régaliste).

CharlesIII
Portrait du roi Carlos III d’Espagne (1759-88). Stade du “despotisme éclairé”

Cette politique produisit des effets opposés. Il a divisé la société. Certains étaient partisans des réformes. D’autres élites étaient conservatrices et convaincues que les réformes conduiraient à la révolution. Au milieu était la masse, indifférente aux réformes. Ces réformes se sont arrêtées à mi-chemin. Le problème était que ces Lumières réformistes, sans vouloir rien changer en profondeur, présentaient une politique très limitée. Les Lumières réformistes officielles sont restées à mi-chemin en raison de la peur de la révolution.

Les éclairés espagnols ne peuvent pas être considérés comme une classe sociale. De nombreux secteurs sont concernés.

Auteurs des Lumières espagnoles

Le modèle des Lumières en Espagne

Le modèle le plus proche des Lumières espagnoles est le modèle prussien (ancien État de l’Empire allemand). En Prusse, comme en Espagne, il y a eu des Lumières officielles de nature réformiste. Dans les deux pays, la religion catholique avait un poids très important. Mais en France, en revanche, les Lumières ont fini par rompre avec le régime et ont conduit à la RévolutionC’est pour cette raison qu’en Espagne, au XIXe siècle, il y a eu un retard dans la consolidation du régime libéral-démocratique.

En Espagne, les Lumières avaient un caractère officiel et réformiste. Quel rôle a joué l’Inquisition ? C’était une institution répressive de contrôle idéologique. Tout ce qui était produit dans le pays devait passer sous le contrôle de l’Église. À partir du roi Charles III, cette cour était subordonnée à la monarchie. Tout ce qui était publié en Espagne devait avoir l’approbation de la monarchie. L’Inquisition était un obstacle, elle posait une limite au réformisme éclairé.

Dans le cas de l’expulsion des Jésuites (en Espagne en 1767) il y a eu une confrontation entre le réformisme éclairé et ce que la Compagnie de Jésus entendait par régalisme (l’État voulait contrôler l’Église). Les jésuites étaient au service direct de la papauté et, par conséquent, n’étaient pas soumis au contrôle de l’État. Ils contrôlaient les universités. En Espagne, ils ont été accusés de défendre la loi naturelle, de tyrannicide (assassiner le monarque), de pratiquer une morale relâchée et d’un désir de puissance économique en Amérique. La hiérarchie ecclésiastique ne les voyait pas bien. Les jésuites contrôlaient l’administration et l’éducation. Ils étaient contre les réformes éclairées. Campomanes a rédigé un avis pour expulser les jésuites. La révolte contra Esquilache (Motín de Esquilache en espagnol, 1766) fut la première manifestation sociale dans toute l’Europe.

Pendant cette période en Espagne, des textes favorables aux réformes pouvaient être publiés, mais toujours sous liberté surveillée. Il fallait donner une impulsion aux réformes universitaires, il fallait procéder à un recensement de la population… De toute façon, aucune réforme ne saurait remettre en cause le système. Il faut se rappeler qu’en Espagne, il n’y avait pas de liberté de pensée. Les réformes ont donné une certaine impulsion à la transformation des universités, impulsion dans les Académies, etc.

En Catalogne, l’Université de Cervera est créée en 1717. Elle est destinée à introduire les matières scientifiques dans l’enseignement (Gregorio Mayans, Jaume Finestres). Ces réformes ont été laissées à mi-chemin. Il est intéressant de voir que les chaires de droit naturel ont été introduites sous le règne de Charles III. À Barcelone, ils ont ouvert d’importantes institutions, qui ont toujours favorisé la pensée élitiste, comme l’Académie de mathématiques, mais aussi dans d’autres villes comme Cadix, ils ont ouvert un collège de chirurgie (Cadix), une école de minéralogie…

Une institution capitale était les Sociétés Économiques des Amis du Pays, un instrument qui a permis de promouvoir les changements. Facteurs à souligner :

  1. Ces entreprises ont été promues par l’État. La monarchie était intéressée à avoir des groupes d’élite dans toutes les provinces qui mèneraient les réformes. À travers les sociétés, il a rejoint tous ces gens.
  2. Changements dans l’économie. À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, il y a eu un changement : culture de plus de terres et promotion de l’agriculture (vin, eau-de-vie). Dynamisme économique et démographique.

La première Société Économique des Amis du Pays à être créée est le Pays Basque. Ils étaient tous nobles, aristocrates. Campomanes, suivant le modèle basque, envoya une circulaire à toutes les provinces. 30 000 exemplaires ont été distribués. Le « Rapport Campomanes » demandait à chaque société d’analyser le retard dans sa province et d’analyser quelles réformes devaient être introduites. Cela donne du poids à la dynamique de l’industrie. Il se souciait aussi de l’éducation. En 13 ans, ces institutions comptaient 73 sociétés. La plus importante était celle de Madrid (Société Matritense). Sociétés inspirées par les nobles, mais avec une présence ecclésiastique et militaire.

Activités : promotion de l’éducation, de la charité et de l’assistance sociale, introduction d’innovations techniques, introduction de nouvelles cultures, études d’économie politique. Ils n’ont jamais eu intérêt à changer la société. En Catalogne, ils ont eu peu de succès, car il y avait déjà d’autres institutions qui leur étaient propres (Consulats). Ces institutions ont entrepris de résoudre les problèmes du pays. Dès le déclenchement de la Révolution française de 1789, ces institutions sont soupçonnées de propager des idées révolutionnaires.

Le problème agraire espagnol : les rentes féodales

L’Espagne avait un système semi-féodal avec une agriculture seigneuriale. La structure du terrain était majestueuse. La moitié des terres étaient sous juridiction seigneuriale. À la fin du XVIII siècle, 2/3 des parties de la propriété territoriale étaient amorties (en mains mortes). Entre les mains de l’Église ou des municipalités. Et ils étaient liés (leur vente a été empêchée). Ce n’étaient pas des propriétés gratuites. Ils étaient hors du circuit commercial. La plupart des villes étaient aux mains des nobles et de l’Église. S’ils ont travaillé, ce n’était pas pour en tirer le meilleur parti. Le capitalisme agraire ne pouvait pas démarrer, car il était impossible de mettre la terre en vente. C’était une difficulté pour la croissance économique.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il y a une augmentation démographique. Mais si l’agriculture ne produisait pas plus, la société ne pourrait pas se développer. La structure agraire du pays était un obstacle à sa croissance. Pour cette raison, au cours du XVIIIe siècle, des tentatives ont été faites pour réformer la propriété foncière.

Dossier de droit agraire de Jovellanos
Dossier de droit agraire de Jovellanos

Les tentatives réformistes qui ont eu lieu tout au long du siècle se sont appuyées sur des études antérieures menées par ces hommes éclairés (Floridablanca, Campomanes, Olavide, Jovellanos), qui, entre autres nuances, ont détecté la structure de la propriété comme le principal problème de l’agriculture espagnole. :

  • Une structure foncière déséquilibrée, avec une prédominance, selon les zones, du latifundium ou du minifundia, avec les inconvénients inhérents à ce type de propriété.
  • Un poids excessif des biens amortis, ceux qui n’ont pas pu entrer sur le marché (« mayorazgo », mains mortes et propres et communes), ce qui a donné lieu à des rendements très faibles.

Tout cela a eu pour conséquence une stagnation de l’offre de produits agricoles face à une population croissante, entraînant, les années de mauvaises récoltes, des crises de subsistance.

Les réformistes éclairés ont proposé divers projets de réforme agraire tout au long du XVIIIe siècle, parmi les plus importants :

  • Plan de réforme Floridablanca de 1771 : qui visait à réformer l’agriculture et à repeupler les campagnes.
  • Le Mémorial Campomanes ajusté visait à promouvoir la propriété familiale de la terre.
  • Rapport sur la loi agraire de Jovellanos , de 1795, qui rassemblait toutes les informations précédentes et était plus ambitieux dans ses prétentions. Il tenta de limiter les emprises de la Meseta et d’améliorer les exploitations.